Peut-on réellement ne pas s’inquiéter du monde qui vient ? Serions-nous à l’aube d’une nouvelle rupture dans notre histoire ? Une nouvelle opposition entre les tenants du progrès, de la technique et de la science et les tenants de la préservation ou d’un retour à la nature ?
Cette dichotomie idéologique annonce-t-elle une rupture culturelle ?
Les ruptures culturelles ne sont pas si nombreuses dans l’histoire de l’humanité. En fait, de rupture il n’y en eut qu’une, la seule que connut Homo Sapiens ; Il y a environ 13000 ans Homo Sapiens se sépara en deux groupes : d’un côté les chasseurs/cueilleurs, les tenants de la nature, et de l’autre les agriculteurs/éleveurs, les tenants du progrès.
D’un côté, les chasseurs/cueilleurs restèrent en symbiose avec la nature, se considérant comme partie intégrante de leur environnement au même titre que les arbres ou les animaux. On peut encore observer ces sociétés froides (mais de moins en moins) dans environ 70 pays. De l’autre, les agriculteurs/éleveurs, s’affranchissant de la symbiose, domestiquèrent promptement la nature, la mettant à leur service. Pour protéger leurs cultures et leurs troupeaux, ils se regroupèrent dans des cités/états. Nous sommes les descendants directs de ces agriculteurs/éleveurs.
Parler du ‘Progrès’ c’est comme parler avec une vieille connaissance : On se connait tellement bien qu’on se raconte finalement toujours les mêmes choses, et même dans nos silences nous nous comprenons. Avec le ‘Progrès’ on a pris nos habitudes ensemble depuis si longtemps ! Pourquoi changerions-nous maintenant ? Le ‘Progrès’ a fait ses preuves !
Le ‘Progrès’ est donc une histoire ancienne. Pour autant, il ne nous a pas toujours accompagnés car longtemps Homo Sapiens a reproduit ce qu’il savait déjà durant des centaines d’années à l’instar de ce qui se passe encore aujourd’hui pour les sociétés dites ‘primitives’.
Bien avant que le mot ‘Progrès’ existe dans sa définition et son sens actuel, avant que quelques savants ou philosophes lui donnent un contenu, il convient de reconnaitre que les dieux nous ont bien guidés sur le chemin.
Citons pour l’exemple le moment où Noé, qui vient d’essuyer l’inondation du siècle, s’apprête à téléphoner à son assureur. A peine le numéro divin fut il composé que Dieu lui apparut soudain dans une lumière éblouissante, et :
9.1 Dieu bénit Noé et ses fils, et leur dit : Soyez féconds, multipliez, et remplissez la terre.
9.2 Vous serez un sujet de crainte et d’effroi pour tout animal de la terre, pour tout oiseau du ciel, pour tout ce qui se meut sur la terre, et pour tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains.
9.3 Tout ce qui se meut et qui a vie vous servira de nourriture : je vous donne tout cela comme l’herbe verte.
Il y eut bien d’autres dieux complices pour faire du mythe du Progrès un mythe universel : Par exemple Gilgamesh, Prométhée, Zeus, qui apportent la connaissance aux Hommes pour qu’ils maitrisent et exploitent la nature et ses créatures. Sans oublier Palamède qui fut l’inventeur mythique du jeu d’échecs, de l’arithmétique, des jeux de dés et des signaux de feu servant à transmettre un message…
En vérité, le premier qui conçut le mot ‘Progrès’ fut Rabelais, en 1532, suivi de près par Montaigne en 1588. Aucun des deux ne lui donna le sens que l’on lui connait aujourd’hui, mais enfin, le mot était né !
Celui qui va lui donner tout son sens est Francis Bacon. Le mot ‘Progrès’ ne désigne plus une marche en avant (dans l’espace) mais une avancée de la connaissance, rendant le processus du savoir continu, cumulatif et sans fin. En même temps (comme on dit aujourd’hui pour ne rien dire) Descartes enfonce le clou. Pour lui, la notion de ‘Progrès’ se définit comme « la capacité des hommes de connaître la nature, la façonner, puis finalement, s’en rendre « comme maîtres et possesseurs ». Cela ne vous rappelle rien ?
Une telle définition aujourd’hui mettrait une grande partie de l’hémicycle actuel en émoi. Or, je suis certain que cette définition de Descartes est très largement opérante dans l’esprit d’une grande partie de l’humanité tout comme dans celle de Dieu.
À la révolution française, en 1795, Mirabeau fait du ‘Progrès’ un mouvement en avant qui mène la civilisation vers un état de plus en plus florissant, vers le bonheur. Le ‘Progrès’ n’est plus seulement l’exploitation de la nature par l’homme mais une quête qui mène vers son bonheur. Aussi, finalement, pourquoi devrions-nous le remettre en question ?
En Prenant en compte toutes les définitions du Progrès, qu’il soit technique, social, philosophique, scientifique, historique, nous pourrions convenir d’une définition qui serait la suivante : le ‘Progrès’ est ce qui, par les sciences et les techniques, mène au bonheur de l’Homme.
Ce qui, à mon sens, explique les difficultés à nous transformer et à prendre en compte notre environnement dans notre développement économique. Car se transformer nécessite la remise en question de ce en quoi nous croyons. Il nous faut déconstruire nos anciennes croyances pour faire place à de nouvelles.
C’est autour de ces croyances que s’est construit et développé le monde industriel dans lequel nous vivons grâce à la conviction que la nature est au service de l’homme et de son bonheur. C’est cette croyance qui nous mène aujourd’hui à la croisée des chemins entre les tenants de la technique et les tenants de la nature. On pourra s’en réjouir ou s’en plaindre, mais c’est sur ces bases mythologiques que se sont fondées nos civilisations et que leurs existences mêmes et leurs pratiques se justifient.
Aussi, l’Homme doit-il s’humaniser, c’est à dire qu’il doit se renaturaliser… et dans le même temps se déculturer de ce qui lui permit d’être ce qu’il est aujourd’hui. C’est là la prochaine rupture culturelle, déconstruire le mythe du progrès qui nous a éloignés de nos racines et de notre appartenance au monde et à tous les êtres vivants qui le composent.